Gao danse avec moi
Il y a des enfances qu’on quitte, et des enfances qu’on emporte. La sienne appartient à la seconde espèce. « Au fond, pas grand-chose n’a changé entre la petite fille de l’école Sœur Géneviève et la danseuse que je suis aujourd’hui, dit-elle. Ce sont les mêmes rêves, la même sensibilité et cette envie profonde de faire la fierté des miens. » Une enfance tissée de l’amour de ses parents, de frères et sœurs inspirants, dans une famille qui lui a enseigné, très tôt, que le travail et l’intégrité ne se négocient pas.
Puis vient la guerre, comme elle vient toujours, par des rumeurs d’abord, puis par le silence assourdissant qu’elle impose. Les murmures commencent alors qu’elle est en terminale, dans les derniers mois du lycée. Après son baccalauréat, en 2012, le monde bascule pour de bon. Ses parents choisissent de rester à Gao, malgré l’occupation. Elle, loin, apprend à vivre avec une inquiétude qui ne referme jamais tout à fait ses portes.
De cet exil forcé, elle ne tire ni amertume ni oubli, mais une loi intérieure qui ne l’a plus jamais quittée : « On peut être loin de sa terre sans jamais cesser de lui appartenir. Où que je danse dans le monde, Gao danse avec moi. » Gao n’est donc pas un lieu qu’elle a laissé derrière elle. C’est un pouls qui bat sous chacun de ses pas, où qu’elle se trouve.
Le choix de tout, ou rien
Avant la danse, il y avait les mots d’une autre langue. Elle excelle en anglais, elle est de celles qu’on appelle les meilleures. « J’étais très investie dans mes études, je faisais partie des meilleurs étudiants, dit-elle. Mais les grèves étaient incessantes et j’avais besoin d’apprendre, d’avancer. » D’elle-même, elle dresse ce portrait sans détour : « Je suis quelqu’un de très engagé dans ce que je fais, c’est tout ou rien. »
Mais l’art, lui, n’a jamais attendu la permission d’exister. À Gao, pendant que la ville dormait, elle dansait seule, dans le secret des nuits. Elle écrivait des poèmes que personne ne lisait encore. Puis un documentaire sur Aimé Césaire la traverse comme un courant électrique : un danseur contemporain y apparaît, et quelque chose, en elle, se met en mouvement pour ne plus jamais s’arrêter. « C’est ça que je veux faire », se dit elle, en silence, comme on se fait une promesse qu’on n’ose pas encore dire à voix haute.
Le chemin vers le Conservatoire ne s’ouvre pas sans résistance. « Au début, ma mère était contre cette décision, elle ne comprenait pas pourquoi je quittais une voie où je réussissais. » Il faudra le soutien d’autres membres de la famille, et surtout le temps, ce grand artisan des réconciliations : « Avec le temps, ma mère a compris que je ne fuyais pas les études, je suivais simplement ma vocation. »
Ce qu’elle porte sur chaque scène
Depuis, les scènes se sont succédé comme des stations sur un long chemin. Avec Wakatt, la pièce de Serge Aimé Coulibaly, elle est programmée à la Biennale de la danse de Lyon, au Théâtre National Wallonie Bruxelles, jusqu’au NYU Skirball de New York en novembre 2022 et au Centre national des Arts d’Ottawa. Son solo « Esprit Bavard » l’emmène des Rencontres à l’Échelle de Marseille au Festival sur le Niger de Ségou, en passant par la Biennale Danse Afrique Danse de Marrakech et Dialogue de Corps à Ouagadougou. Sous la direction du metteur en scène Kirill Serebrennikov, elle danse aussi dans Das Rheingold, à Salzbourg. Ce même solo « Esprit Bavard » lui vaut l’Acogny d’or à la compétition « Africa Simply The Best » en 2021. Son rôle dans le court métrage « Kuma », de la réalisatrice Hawa Aliou N’Diaye, lui vaut en 2019 le prix de la meilleure interprétation féminine au Festival international Clap Ivoire. En décembre 2025, elle devient la plus jeune personne à siéger au jury de la Biennale artistique et culturelle de Tombouctou, elle qui, adolescente, avait dû fuir cette même région du Nord.
Mais aucune de ces consécrations ne se vit en son seul nom. « Chaque scène est un honneur, mais aussi une responsabilité, dit-elle. Je ne monte jamais seule sur scène. Je porte avec moi Gao, le Mali, les artistes qui m’ont précédée, mais aussi les femmes maliennes, leur force, leur courage et toutes les histoires qu’elles portent. »
Elle pense à celles qu’on ne filme jamais, qu’on n’applaudit jamais : « Ces femmes qui, qu’elles soient dans les champs à travailler la terre pour nourrir le peuple, ou dans des bureaux, des écoles, des entreprises ou des institutions à contribuer au développement du pays, participent chaque jour à construire le Mali. » Et elle ajoute, comme on formule un manifeste : « Je ne cherche pas seulement à être applaudie, je souhaite que le public découvre une autre image du Mali, celle d’un pays riche de ses cultures, de sa jeunesse et de ses femmes. »
Mettre des mots sur les maux
Il y a une phrase, dans son parcours, qui contient toutes les autres. « Je ne danse pas seulement pour le plaisir des regards, ni pour simplement divertir le public, dit-elle. Je danse lorsque cela devient une nécessité, parfois même une urgence : celle de mettre des mots sur les maux. » Le corps, chez elle, ne se contente pas de bouger : il traduit. Il dit ce que la bouche, souvent, ne peut pas dire.
C’est de cette conviction qu’est née, en 2018, l’association I Dance’O, pensée comme un espace où l’art devient transformation : « Faire ressortir la lumière là où certains ne voient qu’une erreur, une faiblesse ou un défaut de nature. » À travers la danse, dit-elle, « je cherche à révéler ce qui est caché, à donner une place à ceux que la société a parfois tendance à oublier, et à montrer que chaque histoire, chaque corps et chaque différence portent une valeur. »
Cette mission a un visage, et une adresse : le centre B-Z’Art, où elle forme des enfants des rues, à Bamako comme à Gao.
Oumar
Il y a des noms qui résument une vie entière de travail. Le sien s’appelle Oumar. « Je pense souvent à Oumar Sow, raconte-t-elle. C’est un jeune garçon très mince, venu de Mauritanie à pied, qui avait autrefois vécu comme talibé auprès d’un imam. » Un jour, elle le trouve assis à la porte, immobile, pendant que les autres enfants répètent à l’intérieur. Elle lui demande pourquoi il n’est pas en cours. « Il m’a répondu qu’on l’avait mis dehors. »
Elle insiste, elle veut comprendre. Et l’enfant se met à pleurer, à chaudes larmes, sans retenue. « Il m’a raconté combien sa vie était en train de changer grâce à cet espace, et combien il avait peur d’être renvoyé. Ce jour-là, j’ai pleuré avec lui pendant plusieurs minutes, parce que j’ai compris profondément l’impact de ce projet sur la vie de ces enfants. »
Ce jour-là, quelque chose s’est scellé entre eux, et en elle. « Oumar m’a rappelé pourquoi je fais ce travail. Il m’a redonné la force de continuer et m’a rappelé que je n’avais pas le droit d’abandonner. C’est pour des moments comme celui-là que je crois en la puissance de l’art et de la transmission. »
À celle qui doute
Son message aux jeunes filles qui doutent d’elles-mêmes ne connaît ni détour ni tiédeur. « Ne laisse personne te faire croire que tes rêves sont impossibles, dit-elle. Ne laisse personne définir ta valeur à ta place. »
« Si un jour on te dit que tu n’es pas assez riche, pas assez belle, pas assez mince, ou que tu n’as pas les capacités d’aller loin, regarde-toi dans le miroir et souviens toi de tout ce que tu portes déjà en toi. Mets tes forces en lumière et avance. »
Et cette dernière parole, qu’on voudrait voir gravée quelque part : « N’attends pas que quelqu’un vienne te donner la permission d’exister ou de réussir. Construis-toi, entoure-toi de personnes qui croient en toi, et garde toujours la foi en ce que tu peux devenir. »
De Gao aux scènes du monde, puis retour vers les enfants qui, comme Oumar, apprennent à se tenir debout, la boucle n’est jamais tout à fait fermée chez Bibata Ibrahim Maïga, elle ne fait que s’élargir. Elle danse, dit-elle, pour mettre des mots sur les maux. À la lire, à l’écouter, on comprend qu’elle y parvient, chaque fois.
Bibata Ibrahim Maïga est la sœur de la fondatrice de MalienneMoi. Cet entretien s’inscrit dans la série « Elles font l’Afrique d’aujourd’hui », publiée à l’occasion de la Journée panafricaine de la femme (31 juillet).
Comprendre le monde pour mieux y prendre part.
Par Aïssata Ibrahim Maïga






































