Une curiosité, non un plan de carrière
Le goût des mathématiques la conduit vers l’ingénierie, à CentraleSupélec. Plus tard, une pause volontairement choisie dans sa trajectoire professionnelle l’amène au MIT Sloan, où elle approfondit l’intelligence artificielle, le développement durable et la transformation des organisations. Elle refuse pourtant de romancer ce cheminement comme une ascension planifiée de longue date. « Je n’avais pas un plan de carrière tout tracé vers la direction générale, dit-elle. Mon parcours est le fruit d’une curiosité permanente, d’une envie de créer de l’impact et de rencontres décisives. » Des dirigeants comme Alassane Diène puis Brelotte Ba lui accordent leur confiance et lui ouvrent des portes déterminantes. « Ensuite, il a fallu être prête à les saisir. »
Bâtir, depuis le Mali, un instrument d’inclusion
En 2017, elle rejoint Orange Mali au poste de directrice de la stratégie et du développement. Elle y pilote le plan stratégique de l’opérateur, orchestre le déploiement de la 4G et supervise l’extension de la fibre, dans un marché alors en pleine mutation numérique. Deux ans plus tard, en 2019, elle prend la tête d’Orange Money Mali, et c’est là que son action change d’échelle. Elle érige ce service de mobile money en acteur central de l’inclusion financière, singulièrement dans les zones rurales où les banques traditionnelles demeurent absentes et où des millions de Maliens vivent encore hors du système financier formel.
Elle ne raconte jamais ce travail comme une performance commerciale, mais comme une aventure humaine. « Derrière chaque transaction, il y a une personne dont la vie devient un peu plus simple, dit-elle, une femme qui gagne en autonomie, un commerçant qui développe son activité, une famille qui accède plus facilement à des services essentiels. » Sous sa direction, l’entreprise déploie un réseau de dizaines de milliers d’agents, dont une part substantielle des revenus provient d’Orange Money, élargit les usages, lance des innovations comme une super application, et travaille de concert avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème. « Au-delà des résultats financiers, c’est cette capacité à créer un impact social durable qui donne du sens à notre travail. »
Quitter le Mali, sans jamais s’en détacher
En janvier 2026, forte de plus de douze années d’expérience dans les télécoms, la technologie et la Fintech au sein du groupe, elle devient CEO d’Orange Sierra Leone. Le départ n’a rien d’un geste anodin. « Quitter le Mali n’a pas été un départ facile, confie-t-elle. C’est un pays qui m’a énormément appris et auquel je reste profondément attachée. »
Elle refuse néanmoins d’y voir une rupture. « L’Afrique est riche de sa diversité, dit-elle. Chaque pays possède son histoire, sa culture, ses réalités économiques et sociales. On ne dirige pas avec des recettes toutes faites. » Ce qu’elle emporte avec elle tient en quelques convictions résolues, écouter avant d’agir, rester proche du terrain, construire avec les équipes plutôt que pour elles, et toujours placer le client au centre des décisions. Ce qu’elle doit réapprendre est tout aussi vaste, un nouveau marché, de nouveaux usages, de nouvelles attentes, qu’elles émanent des collaborateurs, des clients ou des autorités.
Le véritable défi n’est jamais seulement technique
Diriger une entreprise technologique en Afrique de l’Ouest impose des contraintes qu’on mesure mal depuis l’extérieur, des défis réglementaires, énergétiques et d’infrastructure qui pèsent directement sur la qualité du réseau. Mais pour Aïcha Touré, l’enjeu décisif se situe ailleurs. « Le véritable défi est souvent beaucoup plus humain, dit-elle, bâtir la confiance, faire adopter de nouveaux usages numériques, accompagner les commerçants, les entrepreneurs, les jeunes. » Le levier, elle le désigne sans détour, ce sont les talents. « Nous avons des équipes résilientes qui innovent chaque jour pour construire des solutions adaptées à nos réalités. »
Diriger sans imiter
Dans un secteur technologique demeuré largement masculin, elle ne cherche ni à effacer sa différence ni à en faire un combat permanent. « J’espère avant tout que cela permettra à de jeunes filles de se projeter et de se dire, moi aussi, c’est possible. » Elle y discerne aussi un enjeu de performance, non seulement de représentation. « Les femmes prennent une part importante des décisions économiques au sein des ménages et représentent une part essentielle de nos clients, dit-elle. Avoir davantage de femmes dans les instances de décision permet de mieux comprendre ces réalités et de construire des entreprises plus performantes. »
Sa conclusion sur le leadership au féminin ne laisse place à aucune ambiguïté. « Il ne fallait pas chercher à reproduire les codes d’un leadership traditionnellement masculin. On peut être exigeante, ambitieuse, à l’écoute et authentique en même temps. »
La réussite se mesure à l’impact, non à la distance
Elle a étudié et travaillé en Europe et aux États-Unis, des expériences qu’elle ne renie aucunement. Mais sa conviction demeure intacte. « La réussite ne se mesure pas à la distance qui nous sépare de notre continent, dit-elle. Elle se mesure à l’impact que nous sommes capables d’y avoir. »
Elle croit à une Afrique plus intégrée, où circuler d’un pays à l’autre du continent devient une force plutôt qu’un renoncement. « Travailler dans plusieurs pays africains permet de découvrir à la fois ce qui nous rassemble et ce qui fait la richesse de chacun de nos marchés, dit-elle. Cette mobilité nous oblige à nous adapter, mais elle renforce aussi la coopération, le partage d’expériences et la création d’opportunités. C’est ainsi que nous construirons les champions africains de demain. »
L’héritage de 1962
Interrogée sur la Journée panafricaine de la femme, elle se refuse à la réduire à une simple commémoration. « Cette journée est un rappel que les progrès ne sont jamais acquis, dit-elle. Elle rend hommage aux femmes qui ont ouvert la voie avant nous et nous rappelle notre responsabilité de continuer à ouvrir des portes pour les générations suivantes. » Pour elle, le plus bel héritage à transmettre demeure celui de l’exemple, « montrer que les femmes africaines peuvent diriger, innover, entreprendre et contribuer pleinement au développement de notre continent. »
À celle qui rêve de diriger
Son message aux jeunes Africaines qui aspirent un jour à diriger une grande entreprise ne connaît aucune retenue. « Oser voir grand et ne se fixer aucune limite. Assumer son ambition, sans jamais en avoir honte. L’ambition est une qualité, quel que soit son genre. »
Elle appelle à se former sans relâche, à investir tous les terrains, y compris ceux où les femmes restent encore peu présentes, et surtout à demeurer soi-même. « L’authenticité est une force. On peut réussir sans renoncer à ce que l’on est. » Elle conseille de s’entourer de personnes qui poussent à grandir, de rester fidèle à ses valeurs, et de ne jamais perdre de vue ce qu’est réellement le leadership. « Il ne s’agit pas d’avoir le pouvoir, mais de permettre aux autres de réussir avec soi. »
Elle referme sur un vœu, adressé à celles qui viendront après elle. « L’Afrique a besoin de dirigeantes compétentes, ambitieuses et profondément engagées. J’espère que la prochaine génération ira encore plus loin que la nôtre. »
Aïcha Touré est la belle-sœur de la fondatrice de MalienneMoi. Son parcours a été distingué dans la Forbes Women Africa Powerlist 2026, catégorie Télécoms, publiée dans Forbes Afrique numéro 90 de mars 2026. Cet entretien s’inscrit dans la série « Elles font l’Afrique d’aujourd’hui », publiée à l’occasion de la Journée panafricaine de la femme.
Comprendre le monde pour mieux y prendre part.
Par Aïssata Ibrahim Maïga
Sources : entretien avec Aïcha Touré, juillet 2026 ; Forbes Afrique n°90, mars 2026, Forbes Women Africa Powerlist 2026.






































