Le silence qu’on n’a jamais vraiment choisi
Il y a des pratiques qu’on n’interroge jamais, précisément parce qu’elles ont toujours existé, transmises comme on transmet une langue ou une prière, sans qu’on en cherche jamais l’origine. L’excision appartient à cette catégorie de silences hérités. Au Mali, elle continue de marquer le corps de la quasi-totalité des femmes, entre quatre-vingt-neuf et quatre-vingt-onze pour cent selon les enquêtes les plus récentes, un chiffre si vertigineux qu’il en devient presque invisible, tant il semble aller de soi.
Mais un chiffre aussi immense n’est jamais qu’une addition de gestes individuels, une addition de mères qui aiment leurs filles, de pères qui veulent leur offrir un avenir digne, de familles entières qui, par fidélité à ce qu’elles ont elles-mêmes reçu, transmettent sans toujours savoir qu’elles pourraient choisir de ne pas le faire. Hier, cette transmission se faisait dans l’obscurité totale. Aujourd’hui, elle se poursuit à la lumière de faits que plus personne ne peut sérieusement ignorer.
Ce que le corps retient, quand la mémoire voudrait oublier
Loin du Mali, en Sierra Leone, une femme a accepté de raconter ce que tant d’autres emportent en silence jusqu’à leur dernier souffle. Elle se souvient avoir frôlé la mort le jour de sa propre excision. Elle qui porte aujourd’hui la parole de tant de femmes ne le fait pas depuis une théorie lue quelque part, mais depuis une cicatrice qu’elle connaît mieux que quiconque. Une autre, excisée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, décrit un tiraillement qui n’a jamais totalement disparu, des années durant, et le poids d’un secret qu’on lui avait imposé plutôt qu’un soin qu’on lui avait offert.
Ces voix ne s’élèvent pas contre leurs propres mères. Elles s’élèvent pour que leurs propres filles, un jour, n’aient plus rien à raconter de semblable.
Ce que la science affirme, sans détour possible
Aucun médecin, où que ce soit dans le monde, ne prescrit l’excision. Aucun. L’Organisation mondiale de la santé et le Fonds des Nations Unies pour la population le répètent avec une constance qui devrait suffire à elle seule, la pratique n’apporte aucun bénéfice pour la santé, et lui associe au contraire des risques bien réels, hémorragies, infections, douleurs qui s’installent pour des années, complications lors de l’accouchement, blessures invisibles de l’âme qui mettent parfois toute une vie à se refermer.
Ce que nos grand-mères ignoraient, vous ne l’ignorez plus
Nos grand-mères ne savaient pas. Personne ne le leur avait jamais dit. Pas de médecin pour leur expliquer les risques. Pas d’enquête, pas de chiffre, pas d’accès à une autre vérité que celle transmise par leurs propres mères.
Vous, vous savez.
Vous venez de lire ce que dit la médecine. Vous savez, maintenant, ce que ce geste peut coûter à une fillette, la douleur, l’hémorragie, les séquelles qui durent parfois toute une vie.
Alors la question a changé. Ce n’était pas la même, il y a cinquante ans. Ce n’était pas, est-ce que je fais ce qu’on m’a appris. C’est devenu, maintenant que je sais, qu’est-ce que je choisis de faire.
L’ignorance protégeait nos grand-mères. Elle ne vous protège plus. Et c’est exactement pour cette raison que le débat d’aujourd’hui diffère radicalement de celui d’hier. Nos grand-mères pouvaient légitimement s’interroger, faute d’information. Nous n’avons plus cette excuse. Persister aujourd’hui, c’est persister en connaissance de cause, ce qui n’a jamais été le cas pour les générations qui nous ont précédées.
Ce que la foi libère, quand on ose enfin l’écouter
Voici sans doute la vérité la plus consolante de ce texte, celle qui devrait alléger le cœur de chaque parent croyant. Les plus hautes autorités religieuses du monde musulman comme du monde chrétien s’accordent aujourd’hui sur un point que trop peu de familles connaissent, l’excision n’est un commandement d’aucune foi. L’Université Al-Azhar, l’une des voix les plus respectées de l’islam sunnite, l’a affirmé sans ambages, cette pratique ne repose sur aucun fondement islamique. En Égypte, cette même université a uni sa voix à celle de l’Église copte orthodoxe pour le dire ensemble, d’une seule voix, par-delà leurs différences.
Et voici un fait qui, à lui seul, devrait suffire à apaiser bien des consciences, dans quatre-vingts pour cent du monde musulman, cette pratique n’existe tout simplement pas. Elle demeure quasiment absente à La Mecque et à Médine, là où l’islam a pris naissance et où il continue de battre le plus fort. Nos grand-mères n’avaient pas accès à cette clarification théologique. Nous l’avons. Renoncer à l’excision, ce n’est donc trahir ni sa foi ni son identité. C’est, au contraire, s’en rapprocher.
Une chaîne qu’on peut choisir de briser, ensemble
Il faut le dire avec la même honnêteté qui anime ce texte tout entier, dans la grande majorité des cas, ce ne sont pas les pères qui organisent matériellement l’excision de leur fille, mais les mères, les grand-mères, les tantes, sous le regard et parfois la pression d’un mari, d’une belle-famille, d’un village tout entier. Cette réalité n’accuse personne en particulier. Elle révèle une chaîne, transmise de main en main, où chacun croit souvent obéir à ce que tous les autres attendent, sans que personne, au fond, ne l’ait jamais réellement désiré.
Or une chaîne, aussi ancienne soit-elle, ne tient que parce que chacun de ses maillons continue de la porter. Il suffit qu’un seul, un jour, choisisse de la déposer, fort de ce qu’il sait désormais et que ses aïeules n’ont jamais pu savoir.
La preuve que le changement n’est pas un rêve
Il serait malhonnête de ne raconter que l’ombre. La part de filles excisées à travers le monde est passée de quarante-six pour cent en 1993 à un peu plus de trente et un pour cent en 2023, une baisse patiente, construite pays après pays, famille après famille. Le Cameroun, le Ghana et l’Ouganda ont déjà atteint l’objectif que le monde entier s’était fixé pour 2030. Et dans dix-neuf des vingt-neuf pays les plus concernés, ce sont les femmes elles-mêmes, celles qui portent cette histoire dans leur propre corps, qui appellent aujourd’hui à sa fin.
Toute culture n’est pas faite pour être conservée telle quelle
Il faut ici affronter une objection que beaucoup opposent, avec sincérité, à ce texte, c’est notre culture, c’est ce que nous sommes, y renoncer reviendrait à nous trahir nous-mêmes. Cette objection mérite d’être entendue avec respect, jamais balayée d’un revers de main. Mais elle appelle aussi une vérité que l’on esquive trop souvent, aucune culture, nulle part dans le monde, n’a jamais été un bloc figé qu’il faudrait conserver intact, sans jamais y toucher.
Une culture vivante est une culture qui trie. Elle garde ce qui construit, elle abandonne ce qui blesse. Elle a toujours fait ainsi, à travers chaque génération, en retenant les valeurs qui l’honorent et en laissant s’éteindre celles qui ne servaient qu’à maintenir une souffrance dont plus personne ne se souvenait vraiment de la raison. C’est précisément ce tri patient, ce discernement exercé génération après génération, qui a permis à toute société humaine d’avancer sans jamais se renier totalement.
La culture malienne, la culture africaine, ne se résument pas à l’excision, et ne s’effondreraient pas si cette seule pratique venait à disparaître. Elles se résument à une langue, à une hospitalité, à une manière de tenir famille, à une musique, à une sagesse transmise dans les proverbes, à un sens du collectif que peu de sociétés au monde possèdent avec cette intensité. Voilà ce qui élève. Voilà ce qui mérite d’être transmis intact, avec fierté, à chaque génération suivante.
L’excision, elle, n’élève personne. Elle ne rend aucune fille plus digne, aucune famille plus honorable, aucune communauté plus soudée. Elle ne fait que perpétuer une douleur dont l’origine s’est perdue, et dont la seule justification restante est la force de l’habitude. Discerner, ce n’est pas trahir sa culture. C’est au contraire lui rendre le plus grand des hommages, celui de la croire assez forte, assez riche, assez vivante, pour continuer à rayonner sans avoir besoin de ce geste-là pour se définir.
Ce qui reste, une fois toutes les pages tournées
Le débat qui entoure encore l’excision aujourd’hui repose sur une prémisse que l’ignorance rendait autrefois compréhensible, et que le savoir actuel rend de moins en moins soutenable. Nos grand-mères débattaient dans le noir. Nous débattons à la lumière.
À chaque parent qui lit ces lignes, une seule question mérite d’être posée, sincèrement, sans crainte ni honte, celle-ci, si ma fille pouvait me raconter ce qu’elle ressent, silencieuse dans les jours qui suivent, oserais-je encore accomplir ce geste au nom d’une tradition dont ni la médecine, ni ma propre foi, n’exigent réellement l’accomplissement, et dont mes propres aïeules ignoraient tout ? Poser cette question, une fois, à voix haute ou dans le secret de son cœur, c’est déjà commencer à écrire, pour sa fille, une vie pleine de possibles.
Comprendre le monde pour mieux y prendre part.
Par Aïssata Ibrahim Maïga
Sources : Plan International France, Excision au Mali, lutte contre une tradition ; ONU Femmes, foire aux questions sur l’excision, 2026 ; Fonds des Nations Unies pour la population, foire aux questions sur l’excision, 2026 ; Pan African Visions, “I Wish I Had Been Given a Choice”, juin 2026 ; End FGM European Network, témoignage d’une survivante, avril 2025 ; FGM/C Research Initiative, Religion and FGM/C ; Al-Azhar University, Église copte orthodoxe et UNICEF, déclaration conjointe, Égypte.





































