Introduction : Une élection cruciale pour la gouvernance mondiale
Le mandat d’António Guterres, Secrétaire général de l’ONU depuis 2017, s’achève le 31 décembre 2026. Son successeur prendra ses fonctions le 1er janvier 2027 pour un mandat de cinq ans renouvelable.
Cette élection intervient dans un contexte de crises multiples : guerre en Ukraine, conflit au Moyen-Orient, tensions entre grandes puissances, et remise en question du multilatéralisme.
Le processus de sélection, formellement lancé le 25 novembre 2025, est dominé par le Conseil de sécurité où les cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) disposent chacun d’un droit de veto. Ce mécanisme fait de cette élection moins un scrutin démocratique qu’une négociation diplomatique de haut niveau.
Fait historique : aucune femme n’a jamais occupé ce poste en 80 ans d’existence de l’ONU. La pression pour briser ce plafond de verre est plus forte que jamais.
Les quatre candidats en lice
1. Rafael Grossi (Argentine)
Fonction : Directeur général de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique)
Nomination : 26 novembre 2025 par l’Argentine
Statut : N’a pas quitté son poste à l’AIEA (controversé)
2. Michelle Bachelet (Chili)
Fonction : Ancienne présidente du Chili (2006-2010, 2014-2018), ex Haut-commissaire aux droits de l’homme
Nomination : 2 février 2026 par le Brésil et le Mexique
Statut : Le Chili s’est retiré de son soutien le 24 mars 2026
3. Macky Sall (Sénégal)
Fonction : Ancien président du Sénégal (2012-2024), ex-président de la commission de l’Union africaine
Nomination : 2 mars 2026 par le Burundi
Statut : Désavoué par le Sénégal et rejeté par l’Union africaine (20 pays contre sur 55)
4. Rebeca Grynspan (Costa Rica)
Fonction : Secrétaire générale de la CNUCED (en congé)
Nomination : 3 mars 2026 par le Costa Rica
Statut : A respecté les règles (démission), visite à Moscou le 7 avril 2026
Rafael Grossi : L’homme des crises nucléaires
Premier candidat à se déclarer officiellement, Rafael Mariano Grossi, 64 ans, dirige l’AIEA depuis 2019. Diplomate de carrière avec plus de 40 ans d’expérience, il s’est imposé comme une figure incontournable des négociations nucléaires internationales.
Points forts
- Gestion de crises majeures : centrale de Zaporizhzhia en Ukraine, programme nucléaire iranien
- 40 ans d’expérience diplomatique multilatérale
- Soutien solide de l’Argentine (gouvernement Milei)
- Favori apparent de l’administration Trump
Points faibles
- Opposition iranienne : accusé de partialité dans le dossier nucléaire
- N’a pas quitté son poste à l’AIEA, contrairement aux règles de transparence
- Risque de veto russe ou chinois (alliés de l’Iran)
Michelle Bachelet : Le symbole de la parité fragilisé
Michelle Bachelet, 73 ans, incarne le combat pour une première femme Secrétaire générale. Deux fois présidente du Chili, ancienne directrice d’ONU Femmes et Haut-commissaire aux droits de l’homme, elle possède un parcours exceptionnel au sein du système onusien.
Points forts
- Expérience unique : cheffe d’État ET haute fonctionnaire de l’ONU
- Symbole de la parité après 80 ans de Secrétaires généraux masculins
- Soutien du Brésil et du Mexique (deux poids lourds latino-américains)
Points faibles
- Le Chili a retiré son soutien le 24 mars 2026 après l’élection du président conservateur José Antonio Kast le 11 mars 2026
- Opposition de républicains américains sur ses positions (avortement, critiques d’Israël)
- Candidature perçue comme « partisane » (soutenue par gouvernements de gauche)
Macky Sall : Une candidature africaine rejetée par l’Afrique
Macky Sall, 63 ans, est entré dans la course porté par l’argument de la « rotation africaine ». Président du Sénégal de 2012 à 2024 et de l’Union africaine en 2022-2023, il semblait incarner le candidat naturel du continent. Mais sa candidature a rapidement implosé.
L’effondrement
- Désaveu sénégalais : Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye s’est officiellement distancié de sa candidature
- Rejet africain : L’Union africaine a refusé de l’endosser (20 pays contre sur 55)
- Bilan contesté : Répression des opposants (Ousmane Sonko), endettement du pays, plaintes à la CPI
- Nomination par le Burundi : Un pays sans poids diplomatique, perçu comme un « sponsor de circonstance »
Rebeca Grynspan : La candidate du consensus
Rebeca Grynspan, 71 ans, est la dernière entrée dans la course mais apparaît de plus en plus comme la mieux positionnée. Ancienne vice-présidente du Costa Rica, elle dirige la CNUCED depuis 2021 et a pris soin de respecter scrupuleusement les règles du processus.
Points forts
- A démissionné de la CNUCED conformément aux règles de transparence
- Visite à Moscou le 7 avril 2026 : rencontre avec Lavrov, signal de neutralité
- Soutien national solide du Costa Rica
- Profil consensuel : technocrate expérimentée, pas d’ennemis déclarés
- Connaissance approfondie du système ONU
Points faibles
- Perçue comme trop « système » par certains
- Moins médiatique que Grossi ou Bachelet
L’enjeu historique : Une femme à la tête de l’ONU ?
En 80 ans d’histoire, l’ONU n’a jamais eu de femme Secrétaire générale. Sur les quatre candidats actuels, deux sont des femmes : Michelle Bachelet et Rebeca Grynspan.
La campagne « Time for a Woman » initiée en 2016 avait déjà mis ce sujet en lumière. Cette année, la pression est encore plus forte. La résolution 79/327 de l’Assemblée générale encourage explicitement les États à « présenter des candidates ».
Ironiquement, les deux femmes candidates font face à des obstacles majeurs : Bachelet a perdu le soutien de son pays, et Grynspan, bien que mieux positionnée, reste moins visible médiatiquement.
Les enjeux géopolitiques : Le pouvoir du veto
Le Secrétaire général est recommandé par le Conseil de sécurité avant d’être nommé par l’Assemblée générale. Chacun des cinq membres permanents (P5) peut bloquer toute candidature par son veto.
Les positions des P5
États-Unis : L’administration Trump privilégierait Grossi, considéré comme « le plus acceptable » en raison de son rôle à l’AIEA. Des républicains ont ciblé Bachelet pour ses positions sur l’avortement et ses critiques passées d’Israël.
Russie et Chine : Ces deux pays ont récemment utilisé leur veto conjointement (résolution sur le détroit d’Ormuz, le 7 avril 2026, et portée par Bahreïn). Ils pourraient s’opposer à un candidat perçu comme trop aligné sur l’Occident. La visite de Grynspan à Moscou suggère une stratégie visant à neutraliser une opposition russe.
France et Royaume-Uni : N’ont pas utilisé leur veto depuis 1989. Généralement alignés sur un consensus occidental mais pourraient soutenir une candidature africaine ou latino-américaine selon les circonstances.
La rotation régionale
Bien qu’informelle, la convention de rotation régionale pèse lourd. L’Amérique latine n’a eu qu’un seul Secrétaire général (le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar, 1982-1991). L’Afrique revendique également le poste. Cette compétition entre régions du Sud global pourrait paradoxalement affaiblir les deux camps face à un candidat de compromis.
L’importance cruciale du soutien national
Les cas de Bachelet et Sall démontrent qu’un candidat peut être nominé par un ou plusieurs États sans le soutien de son propre pays, mais que cette situation fragilise considérablement sa candidature.
Le précédent Bachelet : Le retrait du soutien chilien après le changement de gouvernement illustre le risque de nominations partisanes. Une candidature portée par un gouvernement de gauche peut être torpillée par son successeur de droite.
Le précédent Sall : Le fait que le Sénégal se soit officiellement distancié de la candidature de son ancien président est sans précédent. Cela reflète non seulement les tensions politiques internes mais aussi les questions sur la légitimité d’un candidat que son propre peuple ne soutient pas.
À l’inverse, Grossi et Grynspan bénéficient d’un soutien national solide, ce qui renforce leur crédibilité sur la scène internationale.
Perspectives : Qui pour succéder à Guterres ?
À ce stade, Rebeca Grynspan apparaît comme la candidate la mieux positionnée : soutien national solide, respect des règles du processus, profil consensuel, et capacité à dialoguer avec toutes les parties. Rafael Grossi conserve des atouts mais fait face à l’hostilité de l’Iran et de ses alliés.
Michelle Bachelet reste une candidate symboliquement forte mais politiquement fragilisée par la perte du soutien chilien et l’opposition américaine potentielle. Quant à Macky Sall, sa candidature semble compromise par le rejet de l’Union africaine et de son propre pays.
Les votes indicatifs (« straw polls ») du Conseil de sécurité commenceront mi-2026. Le nouveau Secrétaire général sera recommandé avant la fin de l’année pour une prise de fonction le 1er janvier 2027.
Dans un monde marqué par la guerre en Ukraine, le conflit au Moyen-Orient, et la remise en question du multilatéralisme, le choix du prochain Secrétaire général déterminera la capacité de l’ONU à rester pertinente. Comme le dit Grossi : « L’ONU doit se présenter là où il y a des problèmes. Si elle ne le fait pas, nous avons un problème. »
Aissata Ibrahim Maiga
Maliennemoi.org






































