Clarisse Affognon, la femme qui a refusé de mourir en silence

En mai 2024, à Bamako, un diagnostic tombe, cancer du sein triple négatif, l'une des formes les plus agressives de la maladie. Affognon Clarisse Oury Ayawa a alors trente-deux ans. Deux chemins s'offrent à elle, et un seul instant pour choisir. Aujourd'hui présidente fondatrice de l'association Seinture et directrice d'Initiatives Ouest-Africaines de Lutte contre le Cancer, elle a transformé cette épreuve en mission. Portrait d'une femme pour qui le silence a toujours été le premier ennemi à vaincre.

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ortrait de Clarisse Affognon, présidente fondatrice de l’association Seinture
Clarisse Affognon, présidente fondatrice de l’association Seinture.

Plusieurs vies, avant celle-ci

Avant la maladie, Clarisse Affognon avait déjà vécu plusieurs existences. L’assurance d’abord, puis l’entrepreneuriat, notamment dans la restauration, elle refusait par tempérament de se laisser enfermer dans une seule case. « J’ai toujours été une femme qui refusait les limites, dit-elle. J’aimais créer, apprendre, relever des défis et imaginer des solutions là où les autres voyaient des obstacles. »

Elle poursuivait alors une idée simple, presque universelle, celle de bâtir une vie qui lui ressemble. « J’avais des rêves, des ambitions, mais je pensais encore que réussir sa vie se résumait à réussir sa carrière. » Cette phrase, elle la prononce aujourd’hui avec le recul de celle qui sait ce qui l’attendait. « Le cancer est venu bouleverser cette vision. Il m’a appris qu’avant de bâtir une entreprise, il faut préserver la personne qui la porte. »

Le choix, plutôt que la peur

Personne ne choisit le jour de son diagnostic. Mais chacun, ensuite, choisit ce qu’il en fait. Clarisse ne revendique aucune force surhumaine dans les premiers instants. « Je ne crois pas que j’étais forte au départ, confie-t-elle. J’ai eu peur. J’ai pleuré. Je me suis demandé pourquoi moi. »

Puis, dans ce vertige, une question s’impose, nue et sans échappatoire. « Je pouvais passer le temps qu’il me restait à attendre la fin, ou utiliser ce temps pour me battre. » Sa force, dit-elle, n’est pas venue d’un courage inné, mais d’une décision, prise et reprise chaque jour. « Je me suis promis que tant que je respirerais, le cancer ne déciderait pas de la manière dont je vivrais mes journées. » Le traitement qui suit, chimiothérapie, tumorectomie, radiothérapie, laisse des traces profondes. Elle les accepte toutes, une par une, pour une seule raison. « Je savais que chacune d’elles me rapprochait de la vie. Je n’ai pas combattu parce que je n’avais pas peur. J’ai combattu parce que la vie méritait davantage que ma peur. »

Le silence des autres, plus lourd que le sien

La guérison, à elle seule, n’explique pas la naissance de Seinture, l’association qu’elle préside aujourd’hui. Le vrai déclic est venu d’ailleurs, du silence des autres. « Le véritable déclic n’est pas venu le jour où j’ai appris ma rémission, dit-elle. Il est venu lorsque j’ai réalisé que beaucoup de femmes vivaient exactement ce que j’avais traversé, mais dans un silence total. »

Elle en dresse le tableau sans détour, des femmes arrivées trop tard à l’hôpital, d’autres qui abandonnent leur traitement faute de moyens, d’autres encore qui meurent sans avoir jamais croisé une seule personne capable de leur dire, moi aussi je suis passée par là. « À cet instant, j’ai compris que mon histoire ne m’appartenait plus, dit-elle. Si Dieu m’avait permis de survivre, ce n’était pas seulement pour reprendre ma vie là où je l’avais laissée. C’était pour tendre la main à celles qui étaient encore au milieu de la tempête. » Seinture naît de cette conviction précise, transformer une souffrance individuelle en une espérance collective.

Ce qu’on n’ose pas nommer

Le combat de Clarisse ne s’arrête pas au cancer du sein. Elle a fait le choix, plus risqué encore socialement, de porter la parole sur ce qu’elle nomme elle-même les cancers d’en dessous de la ceinture, celui du col de l’utérus, celui de la prostate, le cancer colorectal. « La souffrance ne choisit pas son organe, dit-elle. Les gens n’osaient pas en parler parce que ces maladies touchent des parties du corps associées à l’intimité, à la sexualité ou aux fonctions naturelles. Pourtant, le silence tue autant que la maladie. » Sa conclusion tient en une phrase, simple et sans appel. « Briser le tabou, c’est déjà sauver des vies. »

Se choisir, sans culpabilité

La rémission n’a pas seulement changé son corps, elle a renversé toute une hiérarchie intérieure. « Avant, je pensais que prendre soin de moi était un luxe, dit-elle. Aujourd’hui, je sais que c’est un devoir. » Le sommeil, l’alimentation, les contrôles médicaux, l’équilibre, tout ce qu’elle négligeait autrefois occupe désormais une place centrale. Mais le déplacement le plus profond, dit-elle, se joue ailleurs, dans le regard qu’elle porte sur elle-même. « Je culpabilise moins lorsque je me choisis. J’ai compris qu’on ne peut pas sauver les autres lorsque l’on s’abandonne soi-même. Prendre soin de soi n’est pas de l’égoïsme. C’est une responsabilité envers sa famille, envers ceux qui nous aiment et envers tous ceux qui comptent encore sur nous. »

Les mots qu’elle offrirait à une inconnue en larmes

Il y a des questions auxquelles on ne répond jamais avec les phrases d’une brochure. Celle-ci en fait partie, et Clarisse y répond avec ses propres mots, sans détour ni fard. « Je lui dirais d’abord qu’elle a le droit de pleurer. Qu’elle n’a pas besoin d’être courageuse aujourd’hui. » Puis vient ce qu’elle appelle elle-même l’essentiel. « Le cancer est un chapitre de ta vie. Il ne doit jamais devenir le titre de ton histoire. Tu vas traverser des jours où tu ne reconnaîtras plus ton corps, où tu douteras de tout. Mais laisse les médecins soigner ton corps, et laisse l’espoir protéger ton esprit. Tu n’es pas seule. Et surtout, ne laisse personne t’enterrer avant que Dieu ne l’ait décidé. »

1962, et le droit de vivre

Interrogée sur la Journée panafricaine de la femme et sur l’héritage de 1962, Clarisse y voit une continuité directe avec son propre combat. « Les femmes africaines n’ont jamais attendu qu’on leur donne une place, dit-elle. Elles l’ont construite elles-mêmes. Depuis des générations, elles portent les familles, les économies, les communautés, souvent dans l’ombre. Le fait que des femmes aient décidé, dès 1962, de s’organiser à l’échelle du continent montre que notre solidarité est ancienne et que notre destin est profondément lié. »

Elle prolonge cette solidarité jusque dans le champ de la santé, avec une exigence qui ne laisse place à aucune ambiguïté. « Aucune femme africaine ne devrait mourir parce qu’elle est née du mauvais côté de la frontière, parce qu’elle n’a pas les moyens de se faire dépister ou parce qu’il manque un équipement dans son pays. Le combat pour la dignité des femmes passe aussi par le droit de vivre. »

À celles qui croient leur épreuve insurmontable

Son message final s’adresse à toute femme qui, aujourd’hui, traverse une épreuve qu’elle croit plus grande qu’elle. « Ne mesurez jamais votre force au poids de votre épreuve, dit-elle. J’ai appris que les plus grandes renaissances naissent souvent des plus grandes blessures. Votre douleur d’aujourd’hui peut devenir demain la lumière qui guidera quelqu’un d’autre. »

Et elle referme, comme on tend la main. « Continuez d’avancer, même lentement. Et souvenez-vous toujours de ceci, vous êtes infiniment plus grandes que ce que vous êtes en train de traverser. »

Clarisse Affognon est présidente fondatrice de l’association Seinture et directrice d’Initiatives Ouest-Africaines de Lutte contre le Cancer. Cet entretien s’inscrit dans la série « Elles font l’Afrique d’aujourd’hui ».

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Par Aïssata Ibrahim Maïga

Sources : entretien avec Clarisse Affognon, Juillet 2026 ; Togo Matin, témoignage repris par Le Nouveau Reporter, 8 mars 2026.

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