Coumba Bah, le cancer ne m’a pas définie, il m’a transformée

Certaines existences s'écrivent au crayon, d'autres au réactif, celles où chaque étape ne s'ajoute pas simplement à la précédente mais la métabolise, la recompose, en fait autre chose. C'est précisément dans ce second sillage que s'inscrit la vie de Coumba Bah. Elle a d'abord appris, dans les laboratoires américains, à mesurer ce qui se transforme sans se voir. Puis elle est rentrée au Mali en 2002, convaincue qu'une compétence n'a de sens que mise au service des siens, et l'a prouvé tour à tour dans l'aviation civile, la société civile, les couloirs d'ONU Femmes, avant de fonder Musoya, l'émission qui porte aujourd'hui sa voix. En 2019, un geste qu'elle prescrivait aux autres depuis des années, une simple autopalpation, précipite en elle un cancer du sein dont elle refuse de faire un secret. Portrait d'une femme dont l'existence entière semble obéir à une seule loi, celle de la transformation, jamais de l'accumulation.

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Une trajectoire qui refuse la ligne droite

Il y a des vies qu’on raconte comme un dossier qu’on empile, et il y a celle de Coumba Bah, qu’elle refuse elle-même de lire ainsi. Bamako, un baccalauréat obtenu en 1989, puis les États-Unis, où elle acquiert une licence en chimie et un master en sciences et technologies alimentaires, avant de passer près d’une décennie à diriger des systèmes de qualité dans l’industrie agroalimentaire américaine. Vient alors ce qu’elle nomme, sans grandiloquence, l’année du retour à l’équilibre. « Je ressentais qu’après les années d’apprentissage et d’expérience acquises à l’étranger, il était temps de mettre mes compétences au service de ma communauté », confie-t-elle.

De retour au pays, elle intègre l’aviation civile, apprentissage silencieux de ce que la gouvernance a de plus intime, ses procédures, ses altitudes de décision, ses zones de turbulence invisibles au passager ordinaire. Mais c’est ailleurs que se prépare la vraie combustion, celle de l’engagement citoyen. Elle fonde SOS Démocratie, puis Démocratie 101, avant de faire naître, en 2012, GEMACO, Génération Mali Consciente, coalition rassemblant des dizaines d’organisations de jeunesse autour de la paix et de la cohésion nationale.

Son parcours la conduit ensuite jusqu’aux Nations Unies, à ONU Femmes, où elle élabore des stratégies de plaidoyer pour l’égalité, à l’échelle du Mali comme de l’Afrique de l’Ouest et du Centre tout entière. « Cette expérience a renforcé ma conviction que la communication, lorsqu’elle est stratégique et profondément humaine, peut influencer les politiques publiques, transformer les comportements et ouvrir de nouvelles perspectives », dit-elle. C’est dans le prolongement naturel de cette conviction qu’elle fonde, en 2017, Musoya, conçue comme un espace où se racontent, se transmettent et se célèbrent les trajectoires de femmes africaines.

Une seule molécule, refusée en deux temps

Interrogée sur ce qui relie des engagements aussi dissemblables en apparence, la citoyenneté, les médias, la santé publique, elle répond sans la moindre latence, comme si la question appelait une évidence chimique. « Je crois justement qu’il n’y a qu’un seul fil conducteur, le plaidoyer pour une société inclusive où les femmes sont pleinement reconnues comme des citoyennes à part entière, avec les mêmes droits, les mêmes responsabilités et la même légitimité à participer à la construction de notre Mali et de l’Afrique. »

Elle récuse avec une fermeté presque scientifique l’idée même d’une séparation des mondes. « Je ne crois pas qu’il existe deux mondes séparés, celui des hommes et un autre consacré aux femmes. La circulation routière, l’économie, la gouvernance, l’éducation, l’environnement, la culture, le numérique, la paix ou la sécurité concernent autant les femmes que les hommes. » Et elle pousse le raisonnement jusqu’à son point d’ébullition, retournant contre elle-même l’argument qu’on lui oppose le plus souvent. « Les sujets plus spécifiques aux femmes, comme les menstruations, la maternité ou la ménopause, ne devraient pas être considérés comme des sujets exclusivement féminins, ce sont aussi des questions de société. »

Le terrain, cette piste avant tout décollage

Chez elle, la parole n’a jamais servi de substitut à l’action, elle en a toujours été le prolongement naturel, presque son second souffle. « Je n’ai jamais eu le sentiment qu’il fallait choisir entre parler et agir, confesse-t-elle. Parler sans agir ne serait pas crédible. » Étudiante déjà, elle arpentait les marches citoyennes. De retour au Mali, cet engagement de terrain se poursuit sans jamais faiblir, jusqu’à culminer dans l’un des épisodes les plus marquants de sa vie, le Flambeau de la Paix, organisé avec GEMACO au plus fort de la crise de 2012, une traversée censée relier Kayes à Kidal pour porter un message d’unité nationale. La dégradation de la situation sécuritaire contraint le groupe à interrompre sa marche à Mopti, après trente jours d’effort et plus de mille deux cents kilomètres parcourus à pied, sans jamais décoller. « Cette expérience m’a profondément marquée, dit-elle. Elle m’a surtout rappelé que, malgré nos différences, ce qui unit les Maliennes et les Maliens est infiniment plus fort que ce qui les divise. »

Quand Musoya prend son envol, en 2017, elle ne découvre donc aucun territoire vierge, elle offre simplement une nouvelle piste à ce qu’elle pratiquait déjà au sol. « Le micro est devenu un prolongement naturel de ce que je faisais déjà sur le terrain. »

Ce que la transmission restitue, en retour

Mentor depuis de longues années, notamment auprès de Women Techmakers Bamako depuis 2016, elle se refuse à quantifier son influence, comme on refuserait de mesurer une combustion à son seul volume de fumée. « Si, au cours d’une vie, nous arrivons à accompagner une seule personne de manière suffisamment positive et profonde pour qu’elle devienne à son tour actrice de changement, alors l’essentiel est déjà accompli. » Une dizaine de jeunes filles qu’elle a formées en 2016 reviennent, sept années plus tard, la solliciter pour encadrer une nouvelle cohorte de vingt et une adolescentes, boucle rare où l’élève redevient la main qui rappelle le maître. Elle contribue également, en partenariat avec l’Academic City University au Ghana, à l’attribution de deux bourses d’études, l’une à une jeune Malienne, l’autre à une jeune Burkinabè.

Le souvenir le plus émouvant de ce mentorat porte pourtant un nom précis, presque intime. Le coordonnateur national de Démocratie 101, qu’elle a vu grandir depuis ses tout premiers pas dans l’engagement, a choisi de donner son prénom à sa fille aînée. « Aucun prix, aucun titre, aucune distinction ne peut égaler une telle marque de confiance et d’affection. » De cette expérience répétée, elle tire une leçon d’humilité qui semble avoir façonné toute sa vision du monde. « On croit transmettre, mais on reçoit énormément en retour. »

La nuit où le diagnostic a précipité

En 2019, au sortir d’une émission consacrée à Octobre Rose, elle rentre chez elle et se souvient, presque malgré elle, de ses propres mots prononcés quelques heures plus tôt à l’antenne, comme un signal qui continuerait d’émettre après que le studio se soit éteint. « Je ne peux pas demander aux autres de le faire sans le faire moi-même. » C’est en s’autopalpant, ce soir-là, qu’elle découvre une petite masse. « Pendant quelques secondes, le temps s’est arrêté. Mille pensées se sont bousculées dans mon esprit. »

Les examens qui suivent confirment ce qu’elle redoutait. En quelques mois, elle bascule du rôle de communicante chargée de sensibiliser le public à celui de patiente confrontée à sa propre chair, sujet et objet d’une même expérience. « Cette émission a peut-être sensibilisé des centaines de femmes. Mais ce soir-là, elle m’a aussi sauvé la vie. »

Choisir la lumière, plutôt que le silence

Depuis 2017 déjà, elle recevait chaque année, sur ses émissions consacrées à la lutte contre le cancer, les femmes de l’association Bo Kélébagaw, qui avaient fait le choix rare de témoigner à visage découvert. « Leurs témoignages ont profondément transformé mon regard sur la maladie, dit-elle. Ils ont contribué à réduire ma propre peur du cancer. » Lorsque la maladie s’invite à son tour dans sa propre existence, le choix s’impose alors avec une évidence presque naturelle, comme se referme un cycle qu’on n’avait pas vu se dessiner. « Il m’a semblé naturel de faire ce qu’elles avaient fait avant moi. »

Sur le sens profond de ce geste, elle ne laisse planer aucune ambiguïté. « Je n’ai donc pas montré mes cicatrices pour susciter la compassion. Je les ai montrées parce qu’elles portent un message. Elles disent qu’il est possible de tomber, de se relever et de continuer à avancer. »

Un plaidoyer qu’elle refuse de confiner

Fidèle à sa conviction fondatrice, elle élargit également son plaidoyer aux hommes, en rappelant qu’au Mali, la proportion de cancers du sein diagnostiqués chez les hommes dépasse la moyenne mondiale. « Le cancer n’est pas une question de genre, c’est une question de santé publique », affirme-t-elle. Elle y voit aussi un enjeu résolument social, les hommes exerçant souvent, dans nos sociétés, une influence déterminante sur les décisions de santé qui touchent leur entourage. « Plus les hommes sont informés, plus ils deviennent des alliés de la prévention, du dépistage précoce et de la prise en charge. »

Aujourd’hui encore, ce sont surtout des appels qu’elle reçoit, des voix tremblantes de femmes inquiètes, mais aussi de pères, d’époux, de frères. À chacune, à chacun, elle répète le même message, avec l’humilité désarmante de celle qui connaît ses propres limites. « Je ne suis pas médecin. » Elle encourage simplement, inlassablement, à consulter sans attendre. « Une inquiétude n’est pas un diagnostic, et un diagnostic n’est pas une condamnation. »

Ce qu’une épreuve retranche, ce qu’elle restitue

Interrogée sur ce que la maladie lui a arraché et sur ce qu’elle lui a offert en retour, sa réponse se dépouille de toute grandiloquence, presque clinique dans sa précision. « Le cancer m’a pris une partie de mon impatience et de mon exigence, dit-elle. En retour, il m’a donné une immense gratitude pour la vie. » Et elle referme sa pensée sur une formule qui pourrait, à elle seule, résumer tout son parcours, celle d’une matière qui ne disparaît jamais, mais change simplement d’état. « Le cancer ne m’a pas définie. Il m’a transformée. Il ne m’a pas seulement appris à survivre, il m’a appris à vivre autrement. »

Un héritage antérieur à toute datation récente

Interrogée sur la Journée panafricaine de la femme, elle remonte bien plus loin que la date fondatrice de 1962, comme on remonterait à la source d’un fleuve plutôt qu’à l’un de ses affluents. « Notre propre histoire en porte les traces, dans l’Égypte ancienne, des femmes comme Sobekneferou et Hatchepsout ont exercé le pouvoir pharaonique, et la Charte du Mandé, proclamée à Kurukan Fuga en 1236, rappelle la nécessité d’associer les femmes à la gestion des affaires de la communauté. » Que les femmes africaines se soient organisées à l’échelle continentale dès 1962, avant même la création de l’Organisation de l’unité africaine en 1963, demeure à ses yeux profondément symbolique. « Le plus bel hommage que nous puissions leur rendre est de poursuivre leur œuvre, afin que chaque fille africaine sache que sa place est partout où se prennent les décisions. »

À celle qui doute encore de pouvoir tenir

Son dernier mot s’adresse à toute femme qui traverse, aujourd’hui même, une épreuve qu’elle croit insurmontable. « Ne jamais laisser une épreuve définir qui elle est. » Elle referme sur une conviction qui semble avoir irrigué, goutte à goutte, chacun de ses engagements, du terrain citoyen jusqu’au combat contre la maladie. « Nos plus grandes blessures peuvent parfois devenir notre plus grande force, non pas parce que nous les avons choisies, mais parce que nous avons choisi de ne pas les laisser avoir le dernier mot.»

Comprendre le monde pour mieux y prendre part.

Par Aïssata Ibrahim Maïga

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