Qui paie l’ONU et pourquoi ça change tout ?

On croit souvent que l'ONU décide, puis agit. En réalité, entre la décision et l'action, il y a une étape que personne ne raconte : trouver l'argent. Et selon qui paie, et comment, une résolution devient une opération de paix… ou reste une feuille de papier. Troisième épisode de notre rubrique : suivez l'argent.

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Comprendre l'ONU Ep.3

La question

L’Assemblée générale vote une déclaration ambitieuse sur l’éducation des filles. Le Conseil de sécurité crée une mission de paix. Une agence lance un appel humanitaire pour le Sahel. Trois décisions, trois destins très différents et la différence ne tient pas au droit, mais au portefeuille. Pour comprendre pourquoi certaines décisions onusiennes se traduisent en actes et d’autres jamais, il faut savoir d’où vient l’argent.

Deux robinets, deux logiques

Le financement de l’ONU repose sur deux mécanismes qu’il ne faut jamais confondre.

Les contributions obligatoires. Chaque État membre doit verser une quote-part, calculée selon une formule qui tient compte de sa richesse nationale et de sa population. C’est ce qui finance le budget ordinaire, le Secrétariat, les grandes conférences, l’administration et, sur un barème distinct, les opérations de maintien de la paix. Personne ne choisit : c’est la cotisation du club, inscrite dans la Charte.

Les contributions volontaires. Tout le reste et « tout le reste » est immense : les agences, fonds et programmes que le monde entier connaît, du Programme alimentaire mondial à l’UNICEF, du HCR au PNUD, fonctionnent essentiellement à la générosité des États, auxquels s’ajoutent fondations et donateurs privés. Aucune obligation, aucune garantie d’une année sur l’autre.

Retenez cette proportion : la part obligatoire est la plus petite. L’essentiel de ce que fait l’ONU sur le terrain dépend d’argent que personne n’est tenu de donner.

Les chiffres, et ce qu’ils disent

Le barème en vigueur a été adopté par l’Assemblée générale le 24 décembre 2024, pour 2025, 2026 et 2027 (résolution 79/249). Il repose sur la « capacité de payer » : estimations du revenu national brut, périodes statistiques de trois et six ans, ajustement pour l’endettement et pour les faibles revenus par habitant avec un taux minimum de 0,001 %, un plafond de 0,01 % pour les pays les moins avancés, et un plafond général de 22 %. Ces pourcentages sont recalculés tous les trois ans : ceux qui suivent valent jusqu’à fin 2027.

Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité :

Pays Quote-part 2025-2027
États-Unis 22,000 %
Chine 20,004 %
Royaume-Uni 3,991 %
France 3,858 %
Fédération de Russie 2,094 %

À eux cinq : 51,95 % du budget ordinaire. Pour la première fois de l’histoire de l’Organisation, les détenteurs du veto financent plus de la moitié de la maison. Et la trajectoire chinoise donne le vertige : 2,053 % en 2004-2006, 5,148 % en 2013-2015, 12,005 % en 2019-2021, 20,004 % aujourd’hui. Le taux américain, lui, ne bouge pas non par calcul économique, mais par décision politique : le plafond de 22 % a été fixé en 2000, et les États-Unis en sont aujourd’hui les seuls bénéficiaires.

Maintenant, l’Afrique. Voici quelques quotes-parts, tirées du même tableau officiel :

Pays Quote-part 2025-2027
Afrique du Sud 0,251 %
Égypte 0,182 %
Nigeria 0,150 %
Algérie 0,087 %
Maroc 0,059 %
Kenya 0,037 %
Ghana 0,025 %
Côte d’Ivoire 0,024 %
Sénégal 0,007 %
Mali 0,005 %
Niger 0,004 %

 

Lisons ces chiffres ensemble. La première économie du continent, l’Afrique du Sud, pèse 0,251 % environ quatre-vingts fois moins que la Chine. Le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique avec plus de 200 millions d’habitants, contribue à hauteur de 0,150 % ; le Japon, deux fois moins peuplé, à 6,930 %. Et le Mali, avec 0,005 %, verse une part quatre mille quatre cents fois inférieure à celle des États-Unis.

Ces écarts ne sont pas un scandale en soi : le barème suit la richesse, et c’est précisément ce qui protège les pays pauvres d’une contribution qu’ils ne pourraient pas payer. Le principe de la capacité de payer est une conquête, pas une humiliation. Mais il produit une conséquence qu’il faut regarder en face : dans une organisation où l’argent est un levier, ceux qui pèsent le moins financièrement pèsent aussi le moins politiquement alors même que leurs territoires concentrent l’essentiel de ce que cet argent finance.

Un chiffre, pourtant, doit être versé au dossier contre les idées reçues : la part du barème assumée par le G77 et la Chine atteint 30,98 % sur la période 2025-2027, plus du triple de ce qu’elle représentait dix ans plus tôt. Les pays du Sud financent une part croissante de l’Organisation. Leur pouvoir d’y décider, lui, n’a pas suivi la même courbe.

Le pouvoir de celui qui paie

De là découlent trois conséquences que les communiqués ne mentionnent jamais.

La concentration. Quand une poignée d’États assure la majeure partie du financement, une réduction de contribution, un retard de versement ou même une menace ne sont pas des querelles comptables : ce sont des leviers politiques. Une organisation qui dépend de quelques bailleurs négocie rarement d’égale à égal avec eux.

Le fléchage. La plupart des contributions volontaires arrivent « affectées » : le donateur précise le pays, le thème, parfois le projet exact. Sur le papier, l’ONU décide de ses priorités ; en pratique, elle exécute largement celles de ceux qui financent. Une crise médiatisée attire les fonds ; une crise oubliée reste sous-financée, quelle que soit sa gravité. C’est ainsi que naissent les « crises négligées » le Sahel en sait quelque chose.

L’imprévisibilité. Les retards de paiement sont chroniques et créent des crises de trésorerie récurrentes : gel des recrutements, réunions annulées, économies d’énergie dans les bâtiments, remboursements différés aux pays contributeurs de troupes. Car c’est un point que l’on ignore souvent : quand un pays africain déploie des Casques bleus, il avance les frais et attend le remboursement de l’ONU. Quand la trésorerie manque à New York, ce sont d’abord ces pays-là parmi les moins riches qui portent le poids de la dette.

La sanction qui existe (et ses limites)

La Charte a prévu un garde-fou : son article 19 prévoit qu’un État dont les arriérés atteignent ou dépassent le montant de deux années de contributions perd son droit de vote à l’Assemblée générale sauf si l’Assemblée juge que le manquement est dû à des circonstances indépendantes de sa volonté. La règle s’applique bel et bien, et chaque année quelques États en font l’objet, souvent des pays fragilisés par un conflit ou une crise économique. Mais on remarquera que la sanction frappe surtout les petits débiteurs : les grands, eux, négocient.

Et l’Afrique dans cette équation ?

Le continent contribue peu au budget en valeur absolue, les chiffres ci-dessus le disent sans détour. Mais il est le premier concerné par ce que cet argent finance : opérations de paix, aide humanitaire, développement. Et il fournit une large part des Casques bleus déployés dans le monde. D’où une position paradoxale : l’Afrique est à la fois l’un des principaux terrains de l’ONU, l’un de ses principaux pourvoyeurs d’hommes… et l’un des plus faibles décideurs de ses budgets.

C’est aussi pourquoi le débat sur le financement autonome de la paix africaine par l’Union africaine, avec ses propres ressources, et par des contributions obligatoires plutôt que volontaires est devenu l’un des grands chantiers diplomatiques du continent. Qui paie décide : la formule vaut à New York comme à Addis-Abeba.

Vu de l’intérieur

Dans les couloirs de l’ONU, on apprend vite à lire une résolution deux fois. Une première fois pour ce qu’elle proclame ; une seconde pour repérer la formule qui décide de tout : les activités seront-elles financées « dans la limite des ressources existantes », par le budget ordinaire, ou par des « contributions volontaires » ? Trois formulations, trois destins. La première signifie souvent : rien de neuf ne sera fait. La deuxième : c’est acquis. La troisième : nous verrons bien qui voudra payer. Les négociations les plus âpres ne portent pas sur les grands principes sur ceux-là, on finit toujours par s’entendre. Elles portent sur ces quelques mots-là.

À retenir

  • L’ONU vit de deux sources : des contributions obligatoires (budget ordinaire et maintien de la paix) et des contributions volontaires, qui financent l’essentiel de l’action de terrain.
  • Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité assurent à eux seuls 51,95 % du budget ordinaire une première dans l’histoire de l’Organisation.
  • Le barème suit la richesse : l’Afrique du Sud pèse 0,251 %, le Nigeria 0,150 %, le Mali 0,005 %. Ces taux sont révisés tous les trois ans.
  • Les pays africains contributeurs de troupes avancent les frais et attendent d’être remboursés les crises de trésorerie les pénalisent en premier.

Pourquoi c’est important

Parce qu’on ne comprend rien à l’ONU si l’on croit qu’elle décide librement de ce qu’elle fait. Elle décide dans les limites de ce que d’autres acceptent de financer. Savoir cela change le regard : sur les promesses des conférences internationales, sur les crises « oubliées » qui ne sont pas oubliées mais sous-financées, et sur la revendication africaine d’un financement plus autonome de sa propre sécurité. Suivre l’argent, c’est comprendre le pouvoir.

Prochain épisode : les Casques bleus qui sont-ils, qui les envoie, et qui les commande ?

Comprendre le monde pour mieux y prendre part.

Par Aïssata Ibrahim Maïga

Sources : Assemblée générale des Nations Unies; résolution 79/249 du 24 décembre 2024, « Barème des quotes-parts pour la répartition des dépenses de l’Organisation des Nations Unies » (tableau des 193 États membres) ; Charte des Nations Unies, articles 17 et 19 ; Comité des contributions (un.org/en/ga/contributions) ; ONU Maintien de la paix (peacekeeping.un.org) ; déclaration du Groupe des 77 et de la Chine sur le barème 2025-2027.

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