De l’hérédité comme discipline
Il est peu de clubs sportifs dont on puisse dire qu’ils façonnent moins des athlètes qu’ils ne perpétuent une lignée, mais le Djoliba, pour cette famille, appartient précisément à cette exception. Aïssata en parle comme d’un sol natal plutôt que d’une institution. « Le Djoliba est une source et une partie ancrée en moi, confie-t-elle. Je fus bercée aux couleurs rouges par la fréquentation passée de mes deux parents et de mes aînés au Djoliba. » Hamchétou, l’aînée, y situe l’origine même de sa vocation, moins un choix qu’une évidence rétrospective. « C’est le club qui m’a donné ma première licence, et c’est aussi le seul club que j’ai connu au Mali avant de poursuivre ma carrière à l’international. Pour moi, le Djoliba est tout simplement l’endroit où cette belle aventure a commencé. »
Ce que leurs parents leur ont légué excède de loin la technique du geste sportif, et relève davantage d’une éthique tacitement enseignée. « Chez nous, le Djoliba était bien plus qu’un club, c’était une véritable histoire de famille, énonce Hamchétou. Nos parents nous ont transmis des valeurs qui nous guident encore aujourd’hui, le respect, l’humilité, le goût de l’effort, la discipline, la résilience, le sens du collectif et la confiance en soi. » Une conviction, en particulier, gouverne encore leur pratique du sport comme leur existence tout entière. « Ils nous ont inculqué cette conviction, nous ne représentons jamais seulement notre propre nom, mais aussi notre famille, notre club et notre pays. »
Hamchétou, ou l’aînesse comme frontière repoussée
Le nom de Hamchétou Maïga Ba appartient désormais à une mémoire qui dépasse le seul territoire malien. Draftée en WNBA, elle conduit le Mali vers sa toute première qualification olympique en basketball, obtenue à Pékin en 2008, après une victoire à l’AfroBasket 2007 qui lui vaut la distinction de meilleure joueuse du tournoi. Sommée de désigner, parmi tant d’accomplissements, celui qui persiste le plus vivement dans sa mémoire, elle ne tergiverse guère. « S’il ne fallait en garder qu’un, ce serait sans hésiter notre victoire à l’AfroBasket 2007. Remporter, pour la première fois de l’histoire, le championnat d’Afrique seniors avec le Mali reste un souvenir inoubliable. Participer aux Jeux olympiques était un rêve d’enfant. Le voir devenir réalité, avec mes coéquipières et pour tout un pays, reste le plus grand trophée de ma carrière. »
Sa trajectoire la conduit ensuite sur les parquets des États-Unis, de France, d’Espagne et de République tchèque, chaque maillot national revêtu comme une charge dont elle ne s’affranchit jamais tout à fait. « Chaque fois que j’enfilais le maillot national, je savais que je représentais bien plus que moi-même, confie-t-elle. Par notre comportement, notre engagement et notre esprit d’équipe, nous avons la responsabilité de faire rayonner le Mali partout où nous allons. »
Son regard actuel sur le basketball féminin africain se garde de toute complaisance rétrospective, et se tourne résolument vers ce qui demeure à bâtir. « Le défi n’est plus de prouver que nous avons du talent, mais de créer un véritable écosystème qui permette aux jeunes filles de progresser, investir davantage dans la formation des entraîneurs, multiplier les compétitions, renforcer les structures et mieux articuler le sport et l’éducation. »
Aïssata, ou la cadette qui referme et rouvre le cercle
Si l’aînée a porté le nom des Maïga jusqu’aux confins du monde, la cadette, affectueusement surnommée Ma chérie, a fait le choix inverse et non moins exigeant, celui de bâtir depuis l’intérieur même du club qui l’a vue naître au basketball. Initiée au jeu dès l’âge de six ans, elle poursuit des études à l’université de Troy, aux États-Unis, où elle obtient un diplôme en services humains et en développement du leadership, avant de porter pendant onze années le maillot de la sélection nationale senior. Sa reconversion vers l’entraînement débute en 2018, certifiée FIBA de niveau un, la mène à la tête des sélections nationales U16 filles et garçons, où elle décroche entre 2021 et 2023 un titre de championne d’Afrique comme entraîneure assistante des U16 filles.
Sa nomination à la tête de l’équipe senior féminine du Djoliba ne relève pas, à ses yeux, de la rupture, mais d’une continuité presque inéluctable, le point où sa propre histoire rejoint celle qui l’a précédée. Et le sacre que cette saison lui offre porte une résonance particulière, tant il fut contesté d’avance. « Ce sacre est le fruit d’un rêve, le fruit du travail pur et dur, et le fruit d’une condamnation à relever un défi face aux sceptiques, au vu de mon âge et de mon genre à un tel poste. » Le symbole mérite d’être souligné, elle qui fut championne du Mali comme joueuse voilà dix ans, le redevient aujourd’hui depuis le banc, première femme à accomplir pareille prouesse en Ligue 1, avec un bilan de vingt rencontres pour dix-neuf victoires.
D’autres responsabilités jalonnent son engagement dans le sport malien, la direction nationale des cours au Comité national olympique et sportif du Mali, la vice-présidence de la Fondation Hamchétou Maïga Ba, chargée des affaires internationales et du développement académique, ainsi qu’un poste d’enseignante à l’École américaine internationale de Bamako. Sélectionnée pour le programme de mentorat Teaming Up, porté conjointement par la BAL4Her et Speak Up Africa, elle y bénéficie de l’accompagnement d’Ebony Hoffman, alors assistante entraîneure des Seattle Storm en WNBA. « Ce programme était au-delà des quatre lignes du terrain de basketball, précise-t-elle, il œuvrait dans le développement et l’implémentation de la femme dans l’industrie du sport. »
Le regard que l’une porte sur l’autre
Entre les deux sœurs circule une admiration que nulle rivalité ne vient jamais tempérer. « Voir Hamchétou le porter a été une boussole pour moi sur tous les plans de ma vie, confesse Aïssata. Si elle, étant l’aînée, avait failli, je n’aurais pas eu cette opportunité de mieux représenter cet héritage. Elle a toujours été mon modèle, et je suis fière de l’avoir comme modèle, sœur et mentor. »
Hamchétou, quant à elle, mesure le parcours de sa cadette à l’aune d’une fierté qu’elle attribue, au-delà d’elle-même, à leurs parents disparus. « Je suis convaincue que, là où ils sont aujourd’hui, nos parents sont eux aussi très fiers d’Aïssata. La voir porter les couleurs du Djoliba, d’abord comme joueuse, puis aujourd’hui comme entraîneure principale, est une magnifique continuité de notre histoire familiale. Je connais les sacrifices, les défis et les obstacles qu’elle a dû surmonter pour en arriver là. C’est une très belle récompense pour toute notre famille. »
Ce que nulle autre école n’enseigne
Sur un point, les deux sœurs convergent sans qu’aucune concertation n’ait été nécessaire entre elles, à savoir que le sport façonne une connaissance de soi qu’aucune autre discipline de l’existence ne saurait dispenser. « Le sport m’a appris que je suis ma propre limite, affirme Aïssata, et que tant que je travaille et me prépare au préalable pour les opportunités futures, les résultats ne seront jamais une surprise. » Hamchétou formule une intuition apparentée, mais nourrie davantage par l’épreuve de l’échec que par celle du triomphe. « Le sport m’a appris à repousser mes limites et à considérer chaque échec non pas comme une fin, mais comme une occasion d’apprendre, de grandir et de revenir plus forte. »
Trois générations, une lumière sur tout un sport
Il faut prendre la mesure de ce que cette famille, à elle seule, a offert au basketball malien, au-delà des trophées et des titres qu’elle a accumulés. Ce que les parents Maïga ont amorcé sans le savoir peut-être, en portant simplement le maillot du Djoliba, s’est transformé, deux générations plus tard, en une démonstration continue et publique de ce que le sport féminin malien peut accomplir, sur un parquet comme sur un banc de touche.
Hamchétou a ouvert une voie que personne, avant elle, n’avait empruntée depuis le Mali, celle d’une carrière professionnelle sur les plus grandes scènes du basketball mondial, portée jusqu’aux Jeux olympiques. Elle a, par sa seule trajectoire, offert à des générations de jeunes filles maliennes la preuve tangible qu’un rêve d’enfant né sur un terrain de quartier pouvait franchir les océans. Aïssata, en reprenant le flambeau depuis le banc plutôt que depuis le terrain, a accompli un déplacement tout aussi significatif, celui de faire entrer une femme dans une fonction de pouvoir et de décision sportive encore rarement occupée par elles sur le continent, dans un sport où les postes d’entraîneur restent, ailleurs comme au Mali, majoritairement tenus par des hommes.
Ensemble, elles composent un exemple rare de continuité familiale au service d’un sport tout entier, la joueuse qui inspire, l’entraîneure qui forme, et derrière elles, la mémoire de deux parents dont l’engagement modeste au Djoliba aura, sans qu’ils l’aient nécessairement anticipé, préparé le terrain d’une lignée qui aura fait rayonner le Mali bien au-delà de ses frontières, et ouvert, à l’intérieur même de ses frontières, une place plus grande pour toutes celles qui suivront.
L’héritage de 1962, prolongé jusqu’au parquet
Pour Aïssata, la Journée panafricaine de la femme condense un combat dont l’actualité ne s’est jamais démentie. « Elle représente la reconnaissance de la place de la femme, ses droits, et la commémoration de ses différents combats au profit de sa gente et de toute la société en Afrique. » Hamchétou y discerne davantage un appel à la responsabilité collective qu’une simple commémoration. « Cette journée est l’occasion de célébrer les femmes africaines qui, souvent dans l’ombre, ouvrent des portes aux générations suivantes. C’est aussi un rappel que nous avons toutes une responsabilité, laisser plus d’opportunités que celles que nous avons trouvées. »
À celle qui doute encore de sa propre légitimité
Le message d’Aïssata aux jeunes filles maliennes ne souffre aucune demi-mesure. « Jeune et belle fille, crois en toi, relève les défis, et contamine tout ce que tu touches, car la femme malienne est tout simplement symbole de puissance, de résilience et d’amour. »
Hamchétou privilégie, elle, la voie d’une ambition tempérée par la mesure. « Tu as le droit de rêver grand, peu importe d’où tu viens. Avec du travail, de la persévérance et de la foi en toi-même, tu peux accomplir de grandes choses. » Elle y adjoint un conseil que peu formulent avec cette précision. « Bien choisir les personnes qui t’entourent. Les amis que l’on choisit peuvent nous élever ou nous éloigner de nos objectifs. » Et referme sur une distinction qu’elle tient pour cardinale. « On peut être humble tout en ayant confiance en soi. L’humilité ne signifie pas penser petit, tout comme avoir confiance en soi ne veut pas dire être prétentieuse. Aie de l’ambition, fixe-toi des objectifs élevés, travaille avec sérieux, et laisse tes résultats parler pour toi. »
De la première licence de Hamchétou aux dix-neuf victoires qu’Aïssata compte désormais depuis son banc, le Djoliba n’aura, en l’espace d’une génération, jamais cessé de se transmettre sans jamais cesser, dans le même mouvement, de se réinventer.
Cet entretien s’inscrit dans la série « Elles font l’Afrique d’aujourd’hui », publiée à l’occasion de la Journée panafricaine de la femme.
Comprendre le monde pour mieux y prendre part.
Par Aïssata Ibrahim Maïga






































