Deux prénoms, une seule fidélité
Elle est née à Bamako ; son village familial, du côté paternel, se trouve dans la région de Ségou. Elle tient à le préciser d’emblée, comme on décline une identité plus profonde qu’un état civil : « Je suis profondément attachée à ma culture et aux valeurs de solidarité, de dignité et de responsabilité qui m’ont été transmises par ma famille. »
À 24 ans, elle pose ses valises aux États-Unis. Ce que cette phrase ne dit pas, toutes les femmes de la diaspora le savent : une langue à conquérir, des codes à déchiffrer, des systèmes immigration, crédit, assurances à apprivoiser un par un. Et ce défi, plus intime : « reconstruire ma vie sans perdre mon identité ». Beaucoup s’y perdent. Elle s’y est trouvée.
Le fil conducteur de cette reconstruction porte un nom : le soin. Pédiatrie, gestion de cas, soins à domicile, direction des soins infirmiers dont dix-huit années au Children’s National Hospital, l’un des plus grands hôpitaux pédiatriques des États-Unis. Dix-huit ans au chevet d’enfants malades : une école d’humanité dont on ne sort pas indemne, mais dont on sort armée. Puis deux ans sur les routes américaines comme infirmière cadre itinérante, avant le conseil. Aujourd’hui, elle est cofondatrice et directrice des soins infirmiers de Homecare Lions of Virginia, auprès des personnes âgées, des personnes vivant avec un handicap et des familles que la maladie ou la perte d’autonomie éprouve. Et parce que rien ne semble jamais achevé chez elle, elle poursuit encore ses études pour devenir infirmière praticienne.
« Mon parcours n’a pas été une ligne droite, mais chaque étape m’a rapprochée de ce qui est au cœur de ma vie : soigner, servir, entreprendre et transmettre. » Quatre verbes. Toute une existence.
Ce que l’on ne voit pas
De la diaspora, on regarde les diplômes, les emplois, les transferts d’argent. Amy Coulibaly, elle, connaît l’envers du décor, elle le vit. « La femme de la diaspora porte souvent plusieurs responsabilités à la fois. Elle travaille, élève ses enfants, soutient son foyer, poursuit parfois ses études, aide sa famille au pays et reste engagée dans sa communauté. » Et cette phrase, qui devrait être affichée dans chaque foyer, ici comme là-bas : « On voit souvent l’argent envoyé, mais pas les heures supplémentaires, les projets personnels retardés, les factures ni les sacrifices qui ont permis cet envoi. »
Les femmes, piliers de la diaspora ? Elle acquiesce, et corrige aussitôt l’angle. « Les piliers silencieux. Elles mobilisent les familles, soutiennent les malades, accompagnent les deuils, maintiennent le lien entre les générations. Elles sont souvent les premières à arriver et les dernières à partir. » Mais le constat, chez elle, n’est jamais une fin, c’est un point d’appui : « Leur travail est encore trop souvent considéré comme naturel et non comme une véritable forme de leadership. […] Les femmes ne doivent plus être seulement les piliers silencieux de nos communautés. Elles doivent aussi être reconnues comme leurs bâtisseuses, leurs décideuses et leurs visionnaires. »
Silencieuses hier. Bâtisseuses désormais. Le portrait pourrait s’arrêter là; il ne fait que commencer.
Tabakoro, ou la diaspora qui bâtit
Que peut la diaspora pour le Mali, au-delà des transferts auxquels on la réduit ? La réponse d’Amy n’est pas un discours : c’est un projet, avec un quartier et un nom. Une clinique de proximité à Tabakoro, à Bamako soins primaires, prévention, santé des femmes et des enfants, éducation sanitaire, et un modèle d’adhésion pour aider les familles à anticiper leurs dépenses de santé. « Il ne s’agit pas de copier un modèle étranger, mais d’adapter au contexte malien les connaissances acquises aux États-Unis. »
Mesurons ce que cela signifie : dix-huit années d’expérience dans un grand hôpital américain, patiemment converties en soins accessibles pour les familles de Bamako. Le savoir qui rentre au pays. S’il fallait une définition du développement par la diaspora, elle tiendrait dans ce trajet-là.
Et parce que les bâtisseuses se reconnaissent entre elles, elle cite en sœur celles qui œuvrent à ses côtés comme Mariam Théra, dont l’organisation Baobab Learning Center renforce depuis dix ans les capacités des femmes et des jeunes au Mali. « Les femmes de la diaspora ne se contentent pas d’envoyer. Elles pensent, organisent, bâtissent et transforment leur expérience en solutions durables. »
Le PDS, une doctrine née du soin
Le 29 juin 2025, elle est élue à la présidence de l’Association des Maliens de Washington, du Maryland et de la Virginie. Elle ne raconte pas ce jour comme un triomphe : « J’ai ressenti de la fierté, mais surtout le poids de la responsabilité. Le leadership devient réel lorsque les personnes vous confient leurs attentes, leurs difficultés et une partie de leur espoir. » Une partie de leur espoir : l’infirmière parle encore, qui sait ce qu’on lui remet quand on lui prend la main.
Sa méthode de direction, elle l’a forgée elle-même et lui a donné un nom : le PDS; Paix, Dignité, Maîtrise de soi. « La paix pour dialoguer sans nous détruire, la dignité pour respecter chaque personne et la maîtrise de soi pour ne pas laisser les conflits détourner l’association de sa mission. » Trois principes de soignante appliqués au gouvernement des hommes, et la devise de l’association, « Unité, Solidarité, Fierté d’être Malien », qui trouve en elle une interprète naturelle.
Les moments qui la marquent ne sont pas ceux qu’on croit. Pas les tribunes, pas les cérémonies. « Ce sont parfois une famille soutenue pendant un deuil, une personne isolée qui retrouve sa communauté, un jeune qui décide de s’engager ou une femme qui ose enfin prendre la parole. C’est dans ces moments que je me dis : c’est pour cela que je fais tout cela. »
1962, la dette et la promesse
Interrogée sur l’héritage des pionnières de Dar es Salaam ces femmes qui, en 1962, s’organisèrent avant même que naissent la plupart de nos institutions, elle répond en deux temps, l’hommage puis l’exigence. L’hommage : « Les femmes africaines n’ont jamais attendu qu’on leur donne officiellement le pouvoir pour commencer à agir. » L’exigence: « Des progrès ont été réalisés, et les promesses ne sont pas encore pleinement tenues. Trop de filles n’ont toujours pas accès à une éducation équitable. Trop de femmes vivent dans la pauvreté, subissent des violences, manquent de soins ou restent exclues des décisions. »
Puis vient la mise en garde, la phrase la plus forte de cet entretien, celle qui restera: « Nous célébrons souvent la résistance des femmes, mais leur courage ne doit pas devenir une excuse pour leur demander de supporter l’inacceptable. »
À celle qui doute
À la fin, nous lui avons demandé ce qu’elle dirait à une jeune femme de la diaspora qui doute d’elle-même. Sa réponse est de celles qu’on garde : « Tu n’as pas besoin d’attendre que quelqu’un te donne la permission d’exister pleinement. […] Ton accent n’est pas une faiblesse. Ton histoire n’est pas un retard. Ton âge n’est pas une limite. […] Le leadership ne commence pas avec un titre. Il commence le jour où tu comprends que ta voix, ton expérience et tes compétences peuvent améliorer la vie d’une autre personne. »
Et cette dernière phrase, qui pourrait servir de devise à toute notre série, elle en a la hauteur : « Le plus grand accomplissement d’une femme n’est pas seulement la hauteur qu’elle atteint, mais aussi le chemin qu’elle laisse ouvert pour celles qui viendront après elle. »
De Mènè à Amy, le chemin est resté ouvert. À d’autres, désormais, de l’emprunter.
Cet entretien s’inscrit dans la série « Elles font l’Afrique d’aujourd’hui », publiée à l’occasion de la Journée panafricaine de la femme (31 juillet).
Propos recueillis par Aïssata Ibrahim Maïga.
Comprendre le monde pour mieux y prendre part.







































