Les Casques bleus, qui sont ils, qui les envoie, et qui les commande ?

Ils portent un béret bleu reconnaissable entre tous, ils sont déployés sur plusieurs continents, et pourtant l'ONU elle même n'a pas une seule armée en propre. Alors d'où viennent réellement les Casques bleus, qui décide de les envoyer, et surtout, qui paie pour eux et qui risque sa vie à leur place ? Quatrième épisode de notre rubrique, la mécanique la plus incarnée de toutes.

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La question

Chaque fois qu’une crise éclate et qu’on entend parler d’une mission de l’ONU, l’image qui vient est celle de soldats casqués de bleu, déployés sur le terrain. Mais ces soldats n’appartiennent à aucune armée onusienne. Ils restent des militaires de leur pays d’origine, prêtés à l’ONU pour une mission précise, sous un commandement particulier, et sous des règles d’engagement très strictes.

Une armée qui n’existe pas

Le fait mérite d’être répété tant il surprend souvent : l’ONU n’a pas d’armée permanente. Quand le Conseil de sécurité vote une résolution créant une mission de maintien de la paix, il ne dispose d’aucun régiment prêt à embarquer. Il faut, à chaque fois, demander aux États membres de fournir volontairement des troupes, des policiers ou des experts.

Le Secrétaire général nomme alors un chef de mission, le plus souvent un représentant spécial civil, ainsi qu’un commandant de force militaire et un commissaire de police, chargés de diriger l’opération sur le terrain. Mais l’autorité opérationnelle de l’ONU sur ces troupes reste particulière : les soldats gardent leur uniforme national, leur chaîne de commandement d’origine pour les questions disciplinaires, et c’est seulement pour la conduite des opérations qu’ils répondent au commandement onusien.

Qui envoie réellement des troupes

Voici où l’histoire devient révélatrice. Les pays qui financent le plus les opérations de maintien de la paix, à travers leurs contributions obligatoires au budget, ne sont presque jamais ceux qui envoient des troupes sur le terrain. Les États Unis, premiers contributeurs financiers du maintien de la paix, ne comptent qu’une poignée de personnels déployés, aucun soldat de combat parmi eux. Le Canada, le Japon et l’Australie n’ont, eux, quasiment aucun soldat sur le terrain.

À l’inverse, ce sont des pays du Sud, souvent d’Asie et d’Afrique, qui fournissent l’essentiel des troupes. Selon les chiffres les plus récents de l’ONU, le Népal, le Rwanda, le Bangladesh et l’Inde occupent le haut du classement des pays contributeurs de personnel, chacun avec plusieurs milliers de soldats déployés. Le Ghana, le Maroc, la Tanzanie, l’Éthiopie et l’Égypte figurent également parmi les principaux contributeurs africains.

Ce déséquilibre n’est pas un hasard. Plusieurs raisons s’y mêlent : une compensation financière que l’ONU verse par soldat déployé, une volonté de reconnaissance internationale, une coopération régionale entre pays voisins d’une même crise, et parfois une expérience opérationnelle que ces armées cherchent à développer.

Le paradoxe à retenir

Il y a donc un contraste frappant entre qui décide, qui paie, et qui risque sa vie. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité décident des mandats. Une poignée d’États riches finance l’essentiel du budget. Et ce sont majoritairement des soldats venus du Sud qui portent le béret bleu sur le terrain, exposés aux dangers réels des zones de conflit.

Trois règles, jamais négociables

Sur le papier, trois principes encadrent toute opération de maintien de la paix. Le consentement des parties au conflit, l’impartialité de la mission, et le non recours à la force sauf en cas de légitime défense ou de défense du mandat. Ces règles distinguent, en théorie, le maintien de la paix d’une opération de guerre. Elles expliquent aussi pourquoi une mission peut se retrouver bloquée si l’une des parties retire son consentement, comme cela s’est produit au Mali en juin 2023, lorsque les autorités maliennes ont mis fin au mandat de la MINUSMA sur leur territoire.

Vu de l’intérieur

Suivre les sessions consacrées à la MINUSMA depuis l’intérieur d’une Mission permanente apprend une chose que peu de gens mesurent de l’extérieur. Le jour où le consentement d’un pays hôte est retiré, ce n’est pas seulement une phrase diplomatique qui tombe. C’est tout un dispositif humain, logistique et politique qui doit se réorganiser en quelques mois, avec des milliers de Casques bleus à rapatrier, souvent venus de pays qui comptaient sur cette mission pour leur propre formation militaire et leurs revenus. Le maintien de la paix n’est jamais seulement une affaire de principes. C’est aussi une affaire de dépendances croisées, entre le pays hôte et les pays contributeurs.

À retenir

L’ONU n’a pas d’armée permanente, elle dépend entièrement des contributions volontaires de troupes des États membres. Les pays qui financent le plus le maintien de la paix ne sont presque jamais ceux qui envoient des soldats sur le terrain. Le Népal, le Rwanda, le Bangladesh, l’Inde et plusieurs pays africains portent l’essentiel du poids humain de ces missions. Trois principes encadrent chaque opération, le consentement, l’impartialité, et le non recours à la force sauf légitime défense, et le retrait de ce consentement peut mettre fin à une mission entière, comme cela s’est produit au Mali.

Pourquoi c’est important

Parce que derrière chaque mission de paix se cache une question de justice à peine visible, qui décide, qui paie, et qui porte le risque ne sont presque jamais les mêmes acteurs. Comprendre cela change le regard que l’on porte sur les Casques bleus, ni simples exécutants, ni héros anonymes, mais les révélateurs d’un équilibre mondial encore largement à rééquilibrer.

Prochain épisode : qui dirige vraiment le Secrétariat de l’ONU, et quel pouvoir réel détient un Secrétaire général ?

Comprendre le monde pour mieux y prendre part.

Par Aïssata Ibrahim Maïga

Sources : Nations Unies, Département des opérations de paix, forming a new operation ; Nations Unies, classement des pays contributeurs de personnel en uniforme, situation au 31 octobre 2025 ; Statista, chart on top contributors to UN peacekeeping operations ; couverture des opérations MINUSMA, MINUSCA, UNMISS, UNIFIL, avril 2026.

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