Pourquoi l’Union africaine n’arrive-t-elle plus à faire la paix ?

Novembre 2022 : à Pretoria, la médiation africaine met fin à l'une des guerres les plus meurtrières du siècle. Juillet 2026 : la même région menace de s'embraser à nouveau et l'Union africaine regarde ailleurs. Que s'est-il passé en quatre ans ? Deuxième numéro de notre rubrique les angles morts de la diplomatie. l'histoire d'un médiateur qui a cessé de médier, et pourquoi personne n'en parle.

0
31

Le triomphe qu’on a oublié

Il faut commencer par rappeler ce que l’Afrique a réussi parce qu’on l’oublie systématiquement. Le 2 novembre 2022, à Pretoria, le gouvernement éthiopien et les autorités du Tigré signent un accord de cessation des hostilités qui met fin à deux années d’une guerre dévastatrice; des centaines de milliers de morts, l’une des pires du XXIe siècle. Les médiateurs ne viennent ni de Washington, ni de Bruxelles, ni de Genève : c’est un panel de l’Union africaine, conduit par l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo, avec l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta et l’ancienne vice-présidente sud-africaine Phumzile Mlambo-Ngcuka. « Solutions africaines aux problèmes africains » : ce jour-là, la formule tant moquée est devenue un fait.

Le silence qui a suivi

Quatre ans plus tard, le tableau s’est inversé. Les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée montent dangereusement; accès à la mer Rouge, avenir du Tigré, mobilisations militaires de part et d’autre. L’International Crisis Group (briefing n°210, février 2026) parle d’une « poudrière » et appelle à rouvrir d’urgence des canaux discrets entre Addis-Abeba, Asmara et Mekele. Human Rights Watch avertit d’un risque réel de nouveaux cycles d’atrocités.

Et l’Union africaine ? En retrait. Les analystes sont unanimes et sévères : l’organisation n’a pas réussi à maintenir l’engagement des parties à l’accord qu’elle a elle-même parrainé (Horn Review) ; ses tentatives de médiation, comme celles de l’IGAD, des États-Unis ou de l’Union européenne, ont échoué pour des raisons autant structurelles que politiques ; et Chatham House résume le paradoxe : une Union africaine divisée a affaibli sa crédibilité au moment précis où une action régionale coordonnée est la plus nécessaire. Détail cruel : le siège de l’UA se trouve à Addis-Abeba même, chez l’une des parties au conflit.

Les quatre verrous

Comment passe-t-on de Pretoria au silence ? Quatre mécanismes, que les communiqués officiels ne mentionnent jamais.

Le verrou du financement. L’UA ne finance qu’une fraction de son propre budget ; le reste vient de partenaires extérieurs dont l’Union européenne en tête. Un médiateur qui dépend financièrement d’acteurs ayant leurs propres agendas dans la région négocie avec une main attachée dans le dos. La question n’est pas nouvelle; le Fonds pour la paix de l’UA devait y répondre mais elle reste béante.

Le verrou de la non-ingérence. L’Acte constitutif de l’UA proclame le droit d’intervenir en cas de crimes graves, une révolution sur le papier par rapport à l’ancienne OUA. En pratique, la retenue entre chefs d’État reste la norme : on ne bouscule pas un pair, surtout quand il héberge votre siège. La non-ingérence, pensée comme un principe, fonctionne comme un prétexte.

Le verrou de la concurrence. Depuis Pretoria, le marché de la médiation s’est encombré: États du Golfe, Turquie, États-Unis, chacun arrive avec ses financements, ses ports, ses accords bilatéraux. Pour les belligérants, pourquoi accepter la médiation exigeante du voisin quand un acteur lointain offre mieux, sans conditions ? L’Érythrée a même quitté l’IGAD, l’organisation régionale, le signe d’un refus assumé des mécanismes africains.

Le verrou des personnes. Pretoria a réussi parce que des figures y ont engagé leur stature personnelle; Obasanjo, Kenyatta, Mlambo-Ngcuka. C’est la force et la faiblesse du modèle : la médiation africaine repose sur des individus d’exception plus que sur une machine institutionnelle. Les individus se retirent ; la machine, elle, n’a jamais vraiment été construite.

L’angle mort dans l’angle mort

Voici la question que personne ne pose : à qui profite une Union africaine faible ? Aux puissances extérieures, qui préfèrent négocier port par port, pipeline par pipeline, avec des États isolés plutôt qu’avec un continent uni. À certains dirigeants africains eux-mêmes, qu’un médiateur continental crédible pourrait un jour déranger. La faiblesse de l’UA n’est pas une fatalité technique : c’est un équilibre qui arrange du monde. Le dire n’est pas du cynisme; c’est la condition pour en sortir.

Ce qui pourrait changer la donne

Les pistes existent, et elles sont connues. Financer la paix africaine par l’Afrique; le Fonds pour la paix, doté sérieusement, changerait la nature même de la médiation continentale. Institutionnaliser ce qui repose sur les personnes : un corps permanent de médiateurs, une mémoire des négociations, des équipes prêtes avant les crises plutôt qu’après. Réactiver le panel de Pretoria, Obasanjo et Kenyatta restent saisis du dossier, rappelle l’ICG : les artisans de 2022 sont la meilleure carte de 2026. Et peut-être, plus profondément : que les opinions publiques africaines demandent des comptes car une organisation ne se réforme que sous le regard de ses peuples.

À retenir

  • En 2022, la médiation de l’UA a mis fin à la guerre du Tigré, la preuve que « solutions africaines » peut être une réalité.
  • En 2026, face au risque de guerre Éthiopie-Érythrée, l’UA est en retrait, sa crédibilité questionnée par les analystes.
  • Quatre verrous l’expliquent : financement dépendant, non-ingérence devenue prétexte, concurrence des médiateurs extérieurs, institution reposant sur des individus.
  • La question taboue : une UA faible arrange trop d’acteurs extérieurs comme africains.

Pourquoi c’est important

Parce que la prochaine guerre de la Corne, si elle éclate, se comptera en centaines de milliers de vies et que la seule médiation qui ait jamais fonctionné dans cette région était africaine. Parce que du Sahel au Soudan, les crises qui nous concernent attendent un médiateur crédible. Et parce que l’Union africaine, c’est nous : ses faiblesses ne sont pas une météo qu’on subit, mais une construction qu’on peut changer. Comprendre pourquoi le médiateur ne médie plus, c’est le premier pas pour exiger qu’il médie à nouveau.

Prochain numéro : les couloirs où s’écrivent les résolutions, ce que les caméras ne montrent jamais.

Comprendre le monde pour mieux y prendre part.

Par Aïssata Ibrahim Maïga

Sources : International Crisis Group — « Ethiopia, Eritrea and Tigray: A Powder Keg in the Horn of Africa », briefing n°210 (février 2026) ; Chatham House — analyses Corne de l’Afrique (2026) ; Horn Review (2026) ; Human Rights Watch (2026) ; Accord de Pretoria (2 novembre 2022) ; Acte constitutif de l’Union africaine (2000).

LAISSER UN MESSAGE